Une plongée dans les comptes de Bastia

Un conseil municipal, c’est le “parlement” d’une commune.
Les habitants élisent des conseillers municipaux, et ces conseillers prennent les décisions importantes pour la ville.

Dans la plupart des communes, surtout quand la majorité est confortable, l’opposition sait très bien qu’elle perdra presque tous les scrutins.
Mais si la majorité gouverne, l’opposition surveille, alerte, propose et prépare la suite. Enfin normalement.

Une bonne question posée en conseil municipal peut servir plus tard politiquement, administrativement ou juridiquement.
Si l’opposition se contente de postures théâtrales ou d’indignation de façade, les citoyens décrochent.
Mais si elle travaille sérieusement, elle rappelle qu’il existe encore des contre-pouvoirs.

Seulement voilà…

La lecture des réactions d’une partie de l’opposition sur les comptes 2025 de la ville de Bastia révèle un exploit !
Ils ont réussi à rater un éléphant dans un couloir avec un bazooka.

Si j’avais été dans ce conseil municipal, j’aurais commencé par soulever un problème de méthode.

Le 23 avril, le conseil débattait du Rapport d’Orientation Budgétaire — un document qui n’est même pas soumis au vote.
Une semaine plus tard, au moment d’approuver officiellement les comptes définitifs de la commune, le rapport du Compte Financier Unique explique tranquillement que l’analyse financière n’est pas reprise « afin d’éviter les redondances ».

En clair ?
C’est comme demander à quelqu’un de signer un contrat définitif… en lui expliquant que les explications importantes figuraient dans un brouillon présenté la semaine précédente.

Cela nuit à la lisibilité du contrôle budgétaire que les élus sont censés exercer.
Ce problème de méthode est d’autant plus gênant qu’il masque des chiffres bien plus préoccupants qu’ils n’en ont l’air.

Ensuite, j’aurais évoqué le résultat global positif de 4,82 millions d’euros. Présenté comme ça, on pourrait croire que la gestion 2025 est excellente.

Sauf qu’il manque un détail essentiel : sur ces 4,82 millions, 6,65 millions viennent en réalité des excédents reportés de 2024.
En clair : l’année 2025 prise seule est déficitaire de 1,82 million d’euros.

C’est comme quelqu’un qui se félicite d’avoir terminé le mois avec de l’argent sur son compte… sans préciser qu’il a dû casser son livret A.

Et il y a un autre sujet :
les comptes 2024 qui ont généré cette réserve de 6,65 millions d’euros sont actuellement contestés devant le tribunal administratif.
Si le juge annule ces comptes, la commune devra reprendre et revoter ses écritures 2024. Et si ces écritures sont corrigées, le montant reporté sur 2025 pourrait lui aussi être revu.
Autrement dit : une partie du résultat positif affiché aujourd’hui repose sur des sables mouvants.

Le déficit de l’exercice 2025 n’est pas un accident isolé. Il est la conséquence d’une dégradation structurelle du résultat de fonctionnement.

La marge financière que la ville dégage chaque année sur son fonctionnement s’effondre: entre 2018 et 2025, elle chute de 72 %.
La commune génère donc beaucoup moins de marge pour financer ses investissements ou absorber un choc imprévu.

La Ville devient plus dépendante de l’emprunt, des hausses d’impôts… ou du report des réserves accumulées par le passé.

Et pendant que l’épargne de la ville s’effondre, un autre voyant passe au rouge : la dette.
La capacité de désendettement grimpe de 8,37 ans à 10,56 ans en un an.
En clair : la ville mettrait désormais plus de dix ans à rembourser sa dette au rythme actuel.

Et malgré ça ?
Elle prévoit encore 4,5 millions d’euros d’emprunt en 2026.

Quand vos marges fondent et que votre dette grimpe, continuer à emprunter n’est plus une stratégie… c’est une fuite en avant.

Comme si cela ne suffisait pas, la trésorerie fond elle aussi.
La trésorerie, c’est l’argent disponible sur le compte bancaire de la ville.

Au 1er janvier 2025, la ville disposait de 11,19 millions d’euros. Un niveau exceptionnellement élevé, largement gonflé par les 14 millions d’euros de l’indemnité Ondina encaissés en 2024.
Et pourtant… malgré ce matelas, la ville a dû ouvrir en cours d’année une ligne de crédit de 4 millions d’euros pour faire face à ses besoins de trésorerie.

Puis, au 31 décembre 2025, il ne restait plus que 5,12 millions d’euros. En un an, plus de la moitié de la trésorerie a disparu.

Et c’est là que la vraie question se pose :
si la ville a déjà eu besoin d’un crédit court terme alors qu’elle disposait encore de 11 millions d’euros en début d’année… que se passera-t-il en 2026 avec seulement 5 millions ?

C’est exactement ce genre de question qu’une opposition sérieuse aurait dû poser. Pas faire semblant de découvrir l’incendie quand la fumée sort déjà des fenêtres.

Et ce manque d’oxygène se retrouve aussi dans la manière dont la ville finance ses investissements.
Le budget 2025 prévoyait que la commune injecte davantage de ses propres ressources dans ses projets.
Au final, près de 3 millions d’euros de financement interne annoncés n’ont jamais été au rendez-vous.
Sans qu’aucune explication sérieuse ne soit donnée.

Quand une ville :

  • épargne moins
  • voit sa trésorerie fondre
  • emprunte davantage

…et n’arrive même plus à financer ses investissements comme prévu, ce n’est plus un simple accident de parcours.

C’est une trajectoire qui se dégrade.

Et pendant que cette mécanique se fragilise, les engagements votés continuent de s’accumuler.
Les projets reportés aujourd’hui deviennent les factures de demain.

Au terme de cette analyse, si j’étais élu d’opposition voila la question que je poserais en conseil municipal :
« Monsieur le Maire, jusqu’où vous comptez continuer à habiller une réalité financière que vous refusez d’assumer devant vos administrés ? »

Les chiffres étaient dans les documents fournis aux élus. Il fallait simplement les lire.
Mais visiblement, certains préfèrent tourner des vidéos outrées devant la mairie sans avoir ouvert une seule annexe budgétaire.

La démocratie locale produit parfois des contre-pouvoirs. À Bastia, elle produit parfois des figurants qui prétendent jouer les premiers rôles et qui confondent souvent travail et communication personnelle version TIkTok

Pendant que certains prennent la pose devant une caméra, les délibérations passent… et les Bastiais paieront l’addition.


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