Carburants en Corse: l’indécente récupération politique

Il y a deux vérités que la décision historique de l’Autorité de la concurrence, avec ses 187,5 millions d’euros de sanctions, met soudain sous les projecteurs.

La première, tout le monde la voit :
il y a quelque chose de pourri dans le royaume de la distribution des carburants en Corse.
Pas besoin d’être Hamlet pour le sentir depuis des années : prix aberrants, marges opaques, dividendes délirants…
Il manquait seulement une autorité indépendante, dotée de vrais pouvoirs d’enquête, pour l’écrire noir sur blanc.

La deuxième vérité, elle, est moins reluisante :
il y a quelque chose d’indécent dans le royaume de Femu a Corsica, quand on les voit célébrer une victoire qui serait avant tout la leur.

Quand j’ai crié « Victoire ! » au nom du collectif Agissons contre la cherté des carburants en Corse, je ne l’ai jamais pensée comme notre victoire.
Elle m’a ému parce qu’elle appartenait d’abord aux Corses qui subissent des prix plus élevés que partout ailleurs, à ceux qui comptent chaque centime en fin de mois.
Et oui, nous avons été touchés de vous voir si nombreux à reconnaître, dans cette décision, le fruit de notre travail, entamé en 2018 devant les “circulez, il n’y a rien à voir”.

Et si nous avons tenu toutes ces années c’est que cette cause n’était pas que la nôtre mais également la vôtre.

J’ai donc été… disons “surpris”, en découvrant les réactions de Femu a Corsica — Gilles Simeoni en tête — s’attribuant les mérites d’une décision. Elle serait, à les entendre, la réponse de la délibération du 1er octobre 2021 ? Vraiment ?

Reprenons un instant les faits.

En 2019, à l’issue de la conférence sociale, le Président du Conseil exécutif présenta un rapport (le fameux rapport Écopa) d’une prudence presque olympique : pas de monopole, pas de régulation, pas même une mise en cause du modèle.
Un texte si tiède qu’il aurait pu servir de compresse, et qui n’a inquiété personne — surtout pas les pétroliers.

En 2021, rebelote. Le rapport rendu public avant la session de l’Assemblée ressemblait à un exercice d’évitement : quelques constats vagues, aucune parole claire sur le monopole, et assez d’ambiguïté pour ne froisser personne.

Un rapport dont les rédacteurs ne nous ont jamais consultés, nous qui travaillions le sujet depuis trois ans — un réflexe élémentaire que l’Autorité de la concurrence n’a pas manqué d’avoir.


Nous avons dû médiatiquement tirer la sonnette d’alarme. « Curieusement », le seul groupe qui ne nous consulta pas fut… Fà Populu Inseme.
Il aura fallu les amendements des groupes d’opposition pour donner un semblant de colonne vertébrale à un texte qui, sinon, relevait davantage de la contorsion.
Résultat : un rapport bancal, une délibération timorée demandant une régulation… temporaire (pourquoi ? mystère toujours non élucidé), et surtout une saisine de l’Autorité de la concurrence… annoncée, mais jamais réalisée.

Et puis, le silence. Du bruit de plume, certes — on lisait régulièrement que « des courriers étaient envoyés ».
Un choix épistolaire étonnant pour un Président de l’exécutif pourtant souvent reçu à Beauvau pour causer d’autonomie. On aurait pu imaginer qu’entre deux discussions constitutionnelles, glisser un mot sur les carburants n’était pas insurmontable.
Ah oui, pardon : améliorer immédiatement la vie quotidienne des Corses risquait sans doute de faire de l’ombre au grand récit de l’autonomie.

Il aura donc fallu l’auto-saisine de l’Autorité de la concurrence, en décembre 2021, pour que la mécanique se mette réellement en marche.

Et ce que disent ces sanctions est clair :
seule une vraie régulation peut assainir un secteur naturellement soumis au monopole.


Ce n’est ni une victoire partisane ni le résultat d’un quelconque « volontarisme institutionnel ».
C’est la victoire de la vérité, du travail, et des Corses qui n’avaient plus les moyens de payer pour les profits des sociétés pétrolières.


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