Une conviction c’est une petite flamme. Elle est à la fois fragile, un rien peut l’éteindre. Et, puissante car elle donne un sens à tout engagement politique.
Car la conviction c’est l’engagement. En avoir une permet même de s’attirer la sympathie de ceux qui ne la partagent pas. Entre personnes de convictions, il y a comme reconnaissance implicite liée à la fidélité que l’on attache à ses idées.
En revanche, un homme ou une femme sans conviction se donne la liberté de n’avoir aucun engagement. Cette personne se laisse porter là où la vox populi et ses intérêts le mènent.
Prenons ce fait divers à Corte : quatre jeunes ont été pris pour cible en pleine nuit par quatre individus, alors que la ville s’apprêtait à célébrer Halloween.
Quatre destins ordinaires, croisés mille fois dans nos rues, ont vacillé en quelques secondes.
On parle de fêtes, de rires, d’un moment où la vie devrait être légère. Pourtant, cette nuit-là, tout aurait pu basculer.
Des familles auraient pu se réveiller dans un cauchemar.
Ai-je besoin d’ajouter l’adjectif “corse” ou l’expression “d’origine maghrébine” pour que l’émotion existe davantage ?
Dans la semaine qui a suivi, trois jeunes ont été placés en garde à vue puis en détention provisoire dans l’attente d’être jugés dans le cadre d’une comparution immédiate.
Dans une île où de nombreux assassinats ne sont jamais élucidés, on peut se féliciter de la célérité de la police et de la justice.
On a appris vendredi que les accusés comparaitront ce lundi 10 novembre.
Depuis vendredi, des messages ont circulé notamment sur les réseaux sociaux invitant à se rendre au tribunal.
Certains pour soutenir les agressés. Et cette solidarité s’entend car il n’est jamais aisé de se retrouver face à ses agresseurs. Cela reste une épreuve.
D’autres pour dénoncer la racaille sous le slogan «A rimigna fora !». Sous couvert d’un soutien, on y exprime une mise en garde. On glisse vers la colère identitaire.
On a vu fleurir un visuel. Cette affiche récupère l’agression de Corte pour la reconditionner en cause identitaire. La tête de Maure, les couleurs rouge et noir, le Palais de justice transformé en scène et le slogan “A rimigna fora” fabriquent un récit collectif qui dépasse totalement les faits.
On n’y parle plus vraiment des victimes, mais d’un “nous” menacé, comme si la justice devait soudain se rendre dans la rue plutôt que devant les juges.
Ceux qui agitent ces slogans voudraient réduire notre peuple à une foule ballotée par l’émotion, prête à abandonner sa lucidité pour se jeter dans les bras de prétendus protecteurs. Ils misent sur la peur plutôt que sur la raison, sur l’instinct plutôt que sur la conviction.
L’intérêt politique est simple, ancien, et tristement efficace : la peur court plus vite que la pensée. Et quand elle circule, elle simplifie tout. Elle ferme les nuances, elle abrège les discussions, elle transforme une société en terrain meuble où certains peuvent planter leur drapeau.
La raison, elle, demande du temps, de la conversation, des preuves, des contradictions. La peur, elle, demande juste un slogan.
Politiquement, la peur crée une sorte d’état d’urgence psychologique. Elle rétrécit l’espace démocratique jusqu’à ne laisser debout que celles et ceux capables de crier plus fort, pas forcément de penser plus juste.
En écrivant ces lignes, je sais que certains y verront une provocation. Ceux qui confondent émotion et discernement réagissent souvent plus vite qu’ils ne réfléchissent. Mais je dois protéger cette petite flamme qu’est ma conviction : elle m’oblige à ne pas fuir le débat, même quand il brûle un peu.
La conviction redevient essentielle en politique. C’est elle qui permet de tenir debout sans hurler, de s’informer sans s’enflammer, de distinguer la solidarité authentique des manipulations opportunistes.
La conviction, c’est ce qui permet de choisir la justice plutôt que le vacarme.
Alors que certains cherchent à faire entrer l’opinion publique jusque dans la salle d’audience, je repense à cette phrase de notre compatriote Vincent De Moro-Giafferi : « L’opinion publique, chassez-la , cette intruse, qui tire le juge par la manche »

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