En Corse, l’hôpital n’est pas un équipement comme un autre. Dans une île vieillissante, aux accès difficiles, c’est un maillon vital de la chaîne de survie.
Personne ne conteste la nécessité de reconstruire l’hôpital de Bastia. Personne ne nie l’urgence. Et cette urgence n’est pas théorique : l’hôpital de Bastia est structurellement sous-doté, il perd des médecins et fonctionne en mode dégradé permanent. La “régulation” des urgences n’est pas une modernisation, mais un rationnement organisé pour faire tenir le système. En coulisses, les services se fragilisent les uns après les autres et la sécurité des soins devient un sujet réel, comme l’a dénoncé le Syndicat des Hospitaliers de Haute-Corse (SH2B) dans un long communiqué publié le 18 juillet dernier.
C’est précisément pour cela que la méthode choisie aujourd’hui pose problème.
La déclaration d’utilité publique en cours vise à exproprier environ quinze hectares à Labrettu. Quinze hectares, ce sont des terres, mais aussi des maisons. Des gens qui vont perdre leur bien, et pour certains leur lieu de vie.
On peut considérer que l’intérêt général le justifie. Mais alors encore faut-il que le projet soit solide, clair et réellement prêt.
Or ce n’est pas le cas.
Aujourd’hui, seule une première phase est réellement financée, à hauteur de 66 millions d’euros. Le reste du projet, pourtant estimé à 350 millions, est renvoyé à plus tard, avec l’espoir d’un financement majoritaire de l’État.
Dans le même temps, on explique qu’il faudra probablement une bonne dizaine d’années avant de voir sortir de terre un hôpital neuf.
Autrement dit, on exproprie maintenant au nom de l’urgence, tout en reconnaissant que le résultat n’arrivera peut-être que dans dix ans.
Ce décalage est indécent. On parle d’un établissement déjà en grande difficulté financière, et l’on se contente de promesses et d’engagements de principe. Ce n’est pas un plan. C’est un pari.
À cela s’ajoute un problème de fond. Le site de Labrettu se situe dans un espace stratégique agricole au sens du PADDUC. Avec son nouveau PLU, la majorité municipale bastiaise s’est affranchie des règles édictées par le PADDUC pour le rendre constructible.
Ce faisant, elle a fragilisé le concept même d’espace stratégique. Un concept qui ne semble être opposable qu’aux maires qui résistent au simeonisme.
Pendant l’enquête publique, j’ai posé des questions. Sur la compatibilité avec le PADDUC, sur le phasage, sur la pertinence du terrain, sur le financement, sur le risque pour les finances publiques.
Les réponses ont surtout consisté à affirmer que tout allait bien. Et la commission d’enquête s’est contentée de constater qu’il y avait des réponses, sans jamais en discuter la solidité.
Ce malaise ne se limite d’ailleurs pas aux observateurs extérieurs. Les représentants des usagers eux-mêmes, réunis au sein du collectif Corse Santé, ont fini par claquer la porte, sans que cela ne suscite la moindre indignation politique.
Il faut au contraire saluer le courage et l’abnégation de ces femmes et de ces hommes qui, depuis des années, donnent de leur temps et de leur énergie pour défendre l’hôpital public et les patients. Ils ne méritaient ni l’indifférence, ni le silence qui ont accompagné leur démission.
Ils expliquent avoir été progressivement marginalisés, réduits à des rôles de façade, jusqu’à démissionner en bloc. Ils rappellent qu’ils alertent depuis des mois sur les délais, sur les blocages liés aux indivisions, sur l’irréalisme financier et sur l’écart entre l’urgence sanitaire et un calendrier qui se compte en décennies. Leur départ n’est pas un caprice. C’est un signal d’alarme.
Et ce signal d’alarme résonne d’autant plus fort que, politiquement, le silence est assourdissant. L’hôpital de Bastia, qui devrait être un sujet central du débat public, semble devenu un angle mort. Comme si le sujet était trop complexe, trop technique, trop lourd pour ceux qui prétendent diriger la ville demain. Ou comme si l’on considérait, plus cyniquement, que les Bastiais ne seraient capables de comprendre que des thèmes simplistes, des slogans faciles, et pas un débat sérieux sur l’un des équipements les plus vitaux de l’avenir d’un territoire.
Le plus inquiétant, c’est peut-être ceci : on donne le sentiment que l’on force le passage sur le foncier pour faire illusion, alors que tout le reste est encore flou, incertain, lointain.
À force de décisions prises à l’envers et de discours rassurants déconnectés de la réalité, on est en train de fragiliser un projet pourtant vital. Le paradoxe est cruel : ce qui est censé faire gagner du temps pourrait bien faire perdre des années, voire pire.
Et à ce rythme, Labrettu pourrait devenir le lieu où l’on aura enterré l’hôpital de demain.
Retrouvez ma contribution à l’enquête publique de la déclaration d’utilité publique en vue de la constitution d’une réserve foncière pour la création d’un pôle hospitalier dans le secteur de Labrettu: https://fpoletti.blog/2025/11/04/hopital-de-bastia-merite-lexigence/
Et voici le traitement de ma contribution avec la réponse faite par le maître d’ouvrage et l’appréciation de la commission d’enquête chacun appréciera :

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